Passerelle vermoulue

Passerelle vermoulue

Une journée africaine n’est jamais ordinaire. Je trie dans mes souvenirs… Rien à jeter. Ah si, moi et mon vélo ou plutôt mon vélo et moi (un peu de respect tout de même pour cette belle mécanique que nous chevauchions déjà depuis quelques mois) moi et Mimi, ma belle brune au coup de pédale redoutable ou plutôt Mimi et moi (un peu de respect tout de même pour la femme que je chevauchais depuis 15 ans déjà dans un bonheur partagé de baroudeurs).   Combien de kms de pistes défoncées on a avalés, de gamelle de riz en gamelle de riz, eau du riz de la veille au petit matin, riz du midi, riz du soir et thé sous l’arbre à palabres. XL, L, S le thé pour ceux qui savent le boire en aspirant bruyamment l’eau chaude parfumée à la menthe. Ce soir-là, c’était un bateau qui nous transportait sur ce fleuve aux eaux sombres et mystérieuses. Atmosphère étrange, Dieu sait ce que cachent ses vaguelettes énervées et scintillantes sous ce croissant de lune envoutant.   J’avais l’impression que toute l’Afrique était sur ce rafiau rouillé de tous cotés. Pas un cm carré inoccupé, pas seulement par des Noirs, non non !!! Aussi des chèvres, un troupeau de chèvres, des crottes de chèvres, l’odeur de la chèvre et, surprise?! Une heure après le départ, un morceau de chèvre doré à point et bien chaud arrive comme par magie dans mes mains, illico direction mon ventre affamé. Le barbecue avait été improvisé à l’avant du bateau. Merci la chèvre, une place de plus sur le boat.   Nous nous sommes rangés, Mimi, les vélos, les bagages et moi (tous dans l’ordre cette fois) par chance dans la dernière cage à lapin qui servait de cabine pour gentil Blanc supposé fortuné. D’accostage en accostage la vie à bord s’organise. Chaleur moite et étouffante, pas de clim pour nous agacer les oreilles, juste l’ infernal et insupportable bruit du moteur qui ronfle à tout rompre et qui souffre à chaque tour d’hélice.   4 h du mat, je viens juste de fermer l’œil et cette maudite sirène stridente à souhait qui glace mes sens musicaux. Petit moment d’hésitation et d’un seul coup tout s’affole, puis la magie africaine opère. C’est à nous de jouer des coudes pour rejoindre la terre ferme par cette passerelle étroite en bois vermoulu où s’affaire l’Afrique entière. Vas-y que j’te pousse par ci, par là, pas facile avec un vélo à bout de bras au dessus de la tête. Les Africains sont chargés à bloc. Matelas, fagots, ballots de toutes sortes aussi imposants les uns que les autres, ribambelle de gamins accrochés aux seins de leur mère qui prennent la gougoutte à toute heure. Par miracle personne n’est tombé à l’eau.    Personne?  Mimi avait rejoint la berge avec les bagages et déjà un attroupement s’était formé autour d’elle. Elle attendait mon retour avec les vélos. Première livraison ok. Je repars sur cette passerelle dans la nuit parsemée de quelques lueurs de lampes à pétrole mais à contre sens cette fois-ci et cours chercher mon vélo qui m’attendait à guidon ouvert. Je reprends la passerelle vermoulue que toute l’Afrique avait empruntée pour descendre de ce tas de tôle et là, un grand moment de solitude m’a traversé comme une flèche empoisonnée?: Mon vélo et moi, seuls en face de la berge qui s’éloigne... Le bateau avait «?mis les voiles?» J’hésite, pas trop. Plus de vélo plus de voyage. Au bout de mon plongeoir en bois vermoulu, droit comme un I le vélo à bout de bras au dessus de ma tête je me jette à l’eau et un gros frisson m’envahit. C’est quand le fond? Des crocos dans ce fleuve? Un vieil Africain m’a dit un jour: «Fais attention à toi,   les béquilles africaines sont très lourdes…?»   Mes pieds arrivent à bon port et je commence à marcher au fond de l’eau, le vélo toujours à bout de bras au dessus de ma tête, j’ai toujours mes deux jambes. Adieu veaux, vaches, cochons, chèvres, crocodiles. Je me bats pour remonter direction la berge en espérant que mon souffle tienne bon.   Le spectacle d’un vélo sortant de l’eau suivi de ma tête décomposée de Blanc a provoqué l’hilarité générale, car à peine mes oreilles ont atteint la surface de l’eau que des rires non contenus comme savent si bien le faire les Africains m’ont arraché un fou-rire qui me fit boire la tasse.  Le lendemain matin, 40 de fièvre. Le palu m’a eu.   Afrique 100 % douleur, Afrique 100 % bonheur   Africains je vous aime.

Max Journet